D’emblée Aurélien Bernier situe le débat hors des sentiers battus : il s’agit de dénoncer la supercherie du protocole de Kyoto, et de montrer que l’écologie politique doit, pour exister, rompre avec le discours et les pratiques menés au nom du développement durable.
Le développement durable repose sur une contradiction fondamentale entre la croissance capitaliste et la protection de l’environnement. Ses partisans s’en défendent en prônant une foi aveugle dans les progrès scientifiques et techniques, permettant à l’homme de s’adapter aux défis lancés par le changement climatique, par exemple.
Vingt années de développement durable ont pourtant entraîné une aggravation de la situation environnementale : les émissions de CO2 augmentent en moyenne de plus de 1% par an ; la consommation d’énergie devrait avoir doublé par rapport à aujourd’hui, d’ici 2050, c’est-à-dire le moment à partir duquel les conséquences du changement climatique commenceront à devenir catastrophiques pour l’homme.
La catastrophe à venir, nombreux sont ceux qui, dans les média, l’annoncent, prenant le relai des scientifiques. On se souvient du film d’Al Gore, une vérité qui dérange, et, cette année, de Home, sponsorisé par Pinault. Ce dernier détail permet de comprendre ce qui pose problème dans ces documentaires grand public : textes et images décrivent des situations, proposent des changements de comportement individuel, mais ne posent jamais, ou éludent, la question des causes fondamentales de cette dégradation environnementale.
Peut-être parce qu’elle est évidente : le modèle industriel hérité du XIXe siècle, extrêmement gaspilleur d’énergies et producteur de gaz à effets de serre. Dans ce domaine, nous le savons, le socialisme n’a rien eu à envier au capitalisme. Depuis les années 1990, le capitalisme libéral triomphant a poursuivi ce type de développement, proposé aux Pays en Développement comme le seul possible. Et si les firmes industrielles comme les Etats et les institutions internationales comme l’ONU, ou l’OMC, n’ont pas fondamentalement souhaité s’engager au-delà d’un « verdissement » de façade, c’est que l’environnement est devenu une source incomparable de profits.
Dès les années 1960, l’économiste Ronald Coase, a réfléchi au fait que la protection de l’environnement ne serait prise en compte par les acteurs de l’économie, qu’à partir du moment où il deviendrait une valeur marchande, fixée par le marché. Cette réflexion, trente ans plus tard, entre en phase avec l’explosion de la mondialisation libérale. Elle aboutit concrètement au Protocole de Kyoto, en 1997 : naît alors le marché des droits à polluer : les pays polluants se soumettent à des quotas de pollution ( droits à polluer), en fonction d’objectifs environnementaux. Ces droits distribués aux entreprises sont échangeables sur le marché : ainsi, une entreprise qui a des droits en excédents peut les vendre et faire un profit. Une firme de pays développé peut également investir en techniques et procédés de dépollution dans un pays en développement, ce qui lui donne des droits à polluer supplémentaires donc de nouvelles possibilités de profits ( contrôle des techniques, coûts de dépollution infiniment moins élevés dans les PED, excédents à revendre sur le marché).
Ces pratiques ont fait du « marché du carbone » l’un des plus importants au monde, fonctionnant avec bourses, monnaie carbone, crédit, et produits dérivés. C’est ce que l’on appelle la financiarisation de l’environnement.
La possibilité de profits est telle que les firmes multinationales font du contrôle des productions, des échanges, et de la consommation d’énergie un enjeu majeur de leur stratégie. D’où la privatisation des services publics de l’eau, de l’électricité, de la gestion des déchets, etc. D’où également la course des groupes comme Total, EDF, Vivendi, Suez, Areva, par exemple pour contrôler le marché des énergies renouvelables et le matériel technique afférant. Dans un contexte idéologique libéral, puis de crise d’autres activités, l’essor du marché du carbone est devenu une priorité.
C’est ce que les accords de Copenhague, en décembre prochain montreront sans doute : la financiarisation de l’environnement devrait pouvoir s’étendre à toute la planète, toutes les énergies, concerner les individus à qui seraient proposés des droits à polluer, déboucher enfin sur une gigantesque bulle financière : des banques proposent déjà des paniers de produits dérivés comportant des promesses de livraison de droits à polluer sur des projets hypothétiques.
Dans ces conditions il ne faut certainement pas attendre une amélioration de la situation environnementale puisque ce n’est pas un objectif, ni des firmes, ni des Etats, ni de grands organismes internationaux. La capitalisme libéral n’est donc pas capable de résoudre les défis environnementaux actuels. Outre les conséquences dramatiques qu’il fait peser sur le devenir d’une partie de l’humanité, il frappe en priorité et comme toujours, les pays et les catégories sociales les plus fragiles. Dans des pays riches comme la France, les voitures propres, les énergies renouvelables pour se chauffer et s’éclairer, par exemple, permettront aux classes sociales aisées d’amortir l’augmentation des coûts des hydrocarbures, tout en se donnant bonne conscience, et en se payant le luxe de dégager des excédents sur leur carte carbone individuelle, donc des profits possibles en bourse. Le marché de l’environnement peut transformer des masses en petits porteurs, et d’autres masses en parias, condamnés, fautes de moyens à conserver voiture polluante, factures énergétiques records, droits à polluer insuffisants d’où des achats complémentaires à prix fort… La précarité énergétique, comme complément de la précarité sociale et de la mal-bouffe.
Pareille situation et telle évolution conduisent à faire de l’écologie une écologie politique de combat, traitant ensemble les questions environnementales, sociales et politiques parce qu’elles sont indissociables. Et ce n’est pas un hasard si toutes les politiques environnementales ont choisi de s’élaborer en dehors de tout contrôle démocratique. L’écologie passe donc aujourd’hui par une réappropriation par les citoyens de ces problématiques. C’est au niveau des Etats que les réponses doivent s’élaborer, car ils sont le seul cadre d’expression de la souveraineté populaire. L’articulation entre l’individu et le collectif doit se faire par des projets à toutes les échelles, communale, régionale, nationale, n’hésitant plus à considérer la désobéissance comme un moyen de rompre avec la logique des marchés. C’est pourquoi il faut reconsidérer le dogme du libre échange qui est l’outil essentiel par lequel s’opèrent la confiscation des richesses et du pouvoir, ainsi que la destruction de notre environnement.
Pour plus d’informations ( démonstrations, statistiques, exemples), voir le livre d’Aurélien Bernier, « le climat otage de la finance », Paris, Mille et une nuits, 2008, 165 p, 12 euros. L’auteur aborde à la fin de son ouvrage les « solutions dont les libéraux ne veulent pas » : durcir la réglementation, taxer les émissions et la production nucléaire, conditionner les aides publiques aux entreprises, réformer le code des marchés publics, mettre en place des taxes aux frontières, revenir à l’administration de certains prix pour éviter les « effets d’aubaine », développer un copyleft pour les technologies d’intérêt environnemental, associer réellement les citoyens, redonner tout son sens au développement durable.
Voir aussi sur notre site : CHANGER D’ERE a interviewé Aurélien BERNIER